Le tout numérique : réflexions d’un collègue du 93

 

Voici une lettre rédigée par un collègue PLP du 93. Le projet d’un équipement massif en liseuses numériques a suscité cette réflexion de sa part. Point de départ d’une analyse plus large autour du numérique et d’un débat indispensable dans le contexte de l’école de numérique de Peillon :

« Chers collègues,

 

La chef d’établissement aurait pour projet d’acheter un nombre important de liseuses électroniques. Ces liseuses seraient prêtées aux élèves et serviraient à télécharger des ouvrages gratuits et payants.

 

 

L’utilisation à la marge de ce type d’outils numériques peut être intéressante dans des cas particuliers. Par exemple, des non-francophones qui utilisent des dictionnaires pourraient avoir dans cet objet les ressources qui leurs sont indispensables. Cela éviterait aussi qu’ils utilisent à l’occasion leur smartphone pour cet usage. De même, des élèves en situation de handicap dont la motricité altérée empêche l’utilisation de la souris pourrait utiliser un écran tactile.

 

Mais ces utilisations restent minoritaires et ces outils numériques doivent donc être achetés avec une extrême parcimonie.

 

 

Par conséquent, je suis fermement opposé à un achat en nombre important de liseuses. Cette position est motivée par différents éléments.

 

 

 

D’un point de vue budgétaire, je me demande à partir de quel subvention publique ces liseuses seraient financées. S’agit-il d’une utilisation des crédits pédagogiques, ou bien y a-t-il eu une subvention spécifique ? Cela soulève la question de la transparence de l’utilisation de l’argent publique dans le cadre de la réforme sur la gestion des établissements. Les liseuses les moins chères coutent en effet aux environs de 70€. Nous évoquons ici des dépenses conséquentes, qui pourraient avoisiner les 1500€ pour une vingtaine de liseuses. Il semble étrange qu’il soit si facile de débloquer une telle somme quand les photocopies (éléments de base de la pratique pédagogique pour adapter les cours aux élèves) sont limitées, tout comme les feutres pour les tableaux, les tubes de colle… D’ailleurs, les élus du personnels avaient demandé, lors du conseil d’administration où le budget avait été présenté, à ce qu’un point régulier sur l’état des dépenses leur soit transmis. La disparition des lignes pédagogiques et la plus grande liberté de dépenses donnée au chef d’établissement rendent indispensable une communication plus précise auprès des personnels. Il serait donc bon que ce projet d’achat gagne en transparence pour permettre de se positionner en maîtrisant les implications sur le budget de l’établissement.

 

En ce qui concerne justement les moyens de fonctionnement du lycée, on pourrait ici évoquer l’économie à long terme que représenterait l’achat important de liseuses. Cet argument en leur faveur peut immédiatement être considéré comme fallacieux au regard de l’obsolescence programmée de ce type d’appareil1. Mais je reviendrai plus tard sur les questions économiques et éthiques liées à l’équipement en nombre de ces outils.

 

 

 

D’un point de vue pédagogique, l’achat de liseuses en lieu et place de livres papier ne me semble pas intéressant. Car le problème est bien là. L’achat proposé de liseuses demeure couteux et ne peut donc être envisagé qu’en substitution de l’achat de livres papier. La tendance à l’uniformisation des formats pédagogiques ne peut pas aller dans le sens d’une prise en compte attentive de nos élèves. On ne peut pas en même temps parler de pédagogies différenciées, de situations d’apprentissages et ne proposer aux élèves que l’utilisation d’écrans sous leurs différentes formes. Car il s’agit bien de cela avec les liseuses : mettre des élèves devant des écrans pour lire.

 

L’activité de lecture est multiple : lecture profonde, recherches d’information. En cours de lettres, nous utilisons le plus souvent la lecture profonde qui permet une compréhension fine des textes. Des études psychocognitives montrent que le mode de lecture est modifié par différents facteurs, dont le support proposé. Rien de surprenant d’ailleurs pour les collègues qui ont suivi les études au sujet des polices utilisées et de l’écartement entre les lettres. Or des études ont démontré (Thierry Bacino, 2012) que la lecture sur écran n’est pas linéaire, mais sélective. Cela est positif pour une recherche d’information rapide. En revanche, cela est préjudiciable pour une lecture visant une compréhension fine du texte. De plus, cette lecture est accessible pour des lecteurs experts. En effet, un lecteur en difficulté, ce qui correspond à de nombreux élèves du lycée, risque d’être perdu par la lecture dynamique sur écran. La désorientation cognitive liée à la multiplication des liens hypertextes (potentiellement présents dans une liseuse même s’ils sont moins nombreux que sur un support connecté telle qu’une tablette ou un ordinateur) oblige le lecteur à mémoriser son parcours, son objectif de lecture et de déplacement (recherche lexicale par exemple)2. Or c’est bien ici une difficulté importante pour les élèves dont la concentration et la projection spatio-temporelle est bien faible. Ces outils semblent donc bien peut intéressants pour les élèves en grande difficulté scolaire et de lecture que nous accueillons au lycée.

 

Certes, une liseuse n’a pas le même comportement physique qu’un écran rétro-éclairé. Mais il faudrait alors fournir la garantie que ces outils sont équipés d’encres électroniques. Si ce n’était pas le cas, le temps de lecture sur liseuses rétro-éclairées participerait à la fatigabilité cognitive des élèves et à leur tension. De plus, la navigation dans une liseuse (pendant la lecture) participe à la désorientation cognitive à l’inverse de la manipulation d’un livre papier. Si l’utilisation d’une liseuse peut être intéressante, il apparaît donc que cela ne concerne qu’une minorité des temps pédagogiques et d’élèves. La lecture de recherche d’information ne se fera pas sur des liseuses. Elles seraient là pour remplacer le livre papier, n’entrainant aucun bénéfice pédagogique majeur. Bien au contraire, elles seraient la source de nouvelles difficultés. En outre, ces liseuses ne permettraient pas le travail pédagogique de sensibilisation critique à l’utilisation des données présentes sur la toile.

 

 

 

D’un point de vue économique et éthique, enfin, l’achat de ces liseuses n’est pas acceptable. Tout d’abord, au delà des questions liées au budget interne du lycée, les coûts globaux des achats d’équipements numériques deviennent particulièrement conséquents dans le milieu scolaire. Or ces achats ne sont pas toujours, comme nous venons de le voir, liés à des besoins pédagogiques. Ou alors, comme dans le cas des TNI ou TBI, leur utilisation reste largement en-dessous des possibilités offertes. L’argent public, celui du peuple, semble dans ce contexte dépensé pour d’autres raisons que la réussite des élèves. En revanche, ce type de dépenses respecte bien docilement les directives du ministère dans sa circulaire de rentrée3. Nous pourrions télécharger des livres via l’Espace Numérique de Travail. Quel formidable innovation cette mise en réseau ! Au profit d’un contrôle accru des personnes (rapport de la LDH sur les fichiers scolaires et l’ENT4). De plus, de manière très pragmatique, on nous demande d’utiliser des liseuses qui requièrent le fonctionnement de l’ENT pour charger des livres. Mais, dans le même temps, il n’y a plus de collègues pour la maintenance des réseaux dans les établissements scolaires. Cette situation revient d’une certaine manière à nous contraindre à ne travailler qu’avec des crayons à papier et à ne pas nous acheter de taille crayon. C’est fort regrettable lorsque l’on sait en plus que des lycées professionnels publics forment à un bac pro MRIM (maintenance des réseaux informatiques et multimédia). Néanmoins, on peut être sûr que l’argent public dépensé pour des équipements numériques inutiles à l’école profite à des entreprises privées.

 

Outre ce que je nommerai du détournement d’argent public, l’achat de liseuses va à l’encontre de l’intégration du lycée dans le projet de lycée éco-responsable. En effet, la fabrication des outils électroniques a un impact violent sur la planète. L’utilisation de métaux lourds dans leur conception entraine de multiples conséquences. Un rapport du CNRS les a d’ailleurs étudiées5. Au niveau social et humain, des populations autochtones sont déplacées par la déforestation qui profite à l’économie post-coloniale occidentale. Au niveau écologique, la fabrication est extrêmement couteuse. Mais il est important de prendre aussi en compte la consommation d’électricité et l’obsolescence des liseuses6. Enfin, il ne faut pas oublier l’impossibilité actuelle de recyclage pour ce type d’appareil, ce qui augmente encore leur impact sur la nature. Au final, le livre papier demeure malgré tout un objet préservant notre planète. Ces questions de morale et d’éthique peuvent sembler superflues, alors qu’elles sont essentielles dans le cadre de l’école publique, qui a pour mission, entre autre, de former au respect des autres, de la nature, de notre environnement. Serait-il logique de faire lire à des élèves un texte philosophique sur le respect des populations, un texte sur l’importance de la préservation de la nature, le tout sur une liseuse électronique ?

 

 

Pour conclure, je ne tiens pas à bannir les outils numériques de l’école. Ils peuvent être utiles et sont des sources d’informations intéressantes. Mais je n’accepte que les outils que l’on se choisit, soi même, pour des raisons pédagogiques et de réussite des élèves. Or, ici, il m’apparait manifeste qu’il s’agit une fois de plus d’un outil que l’on nous imposerait.

 

 

 

 

 

1http://www.cniid.org/IMG/pdf/201009_rapport_OP_AdT_Cniid.pdf = p.8 et suivantes. Même si les tablettes et liseuses ne sont pas prises en compte, leur obsolescence est proche de celle des smartphones.

 

2http://www.ecriture-technologie.com/?page_id=1096 (conférence de Véronique Drai-Zerbib. À partir de 5’30)

 

 

 

 

6http://www.consoglobe.com/livre-papier-vs-livre-numerique-lequel-est-le-plus-ecolo-cg : étude comparative d’un point de vue environnemental entre le livre papier et le livre numérique.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s